La trajectoire de ce jeune fosséen est si fulgurante qu’il a eu l’honneur, le 10 avril dernier, d’un sujet dans le 20h de TF1, un reportage titré Sinan, la mode qui rassemble. Comment le tournage s’est-il passé et quelles en furent les répercussions ?

L’impact a été très fort en notoriété : le sujet a été vu par 5 millions de téléspectateurs et nous avons eu 100 000 visiteurs dans la soirée sur le site de la marque. Le serveur a tenu parce qu’on avait prévu le coup : un webmaster a travaillé toute la nuit pour redémarrer le site à chaque fois que ça sautait. Pour le tournage, ils m’ont suivi partout pendant 72 h, d’un show-room à Paris à mes rendez-vous dans la région, un peu aussi avec ma famille, et ils ont même filmé l’école du Mazet, parce qu’ils voulaient savoir d’où je venais.

Justement, à propos d’où vous venez, que pouvez-vous nous dire de ce quartier ?

J'ai grandi au Mazet et j'y ai toujours vécu dès l'âge de deux ans. Parmi nos voisins, il y avait des personnes d'origines portugaise, espagnole, marocaine, tunisienne, c'est un quartier très cosmopolite. Et on ne s'est jamais posé cette question des origines, on jouait ensemble, on vivait ensemble. Comme j'ai toujours voulu faire quelque chose qui me ressemblait, j'ai souhaité créer une marque de vêtements inspirée de ma vie, de mon environnement.

Ce sera chose faite en 2010, sous le nom de Sinan Hill. Mais avant, quel fut votre parcours ?

J'ai fait de la musique de l'âge de 9 ans à 24 ans, en tant que chanteur et producteur. À 18 ans, j'ai sorti 4 disques, dont 2 ont été distribués à l'échelle nationale. Le dernier s'est fait en partenariat avec le groupe de supporters de l'OM des South winners, une compilation en hommage aux supporters et à l'OM, avec entre autres Soprano et I Am. Le disque est rentré N°1 des ventes Fnac nationales, ça a été un carton !

Pourquoi donc avoir changé de voie malgré un tel succès ?

En fait, je voulais arrêter depuis deux ans, j'avais envie de passer à autre chose. Et c'est justement ce succès qui m'a fait réaliser qu'on pouvait réussir de grandes choses en partant de rien. Du coup, rempli d'énergie, j'ai décidé de lancer une marque de vêtements. Pour moi, c'était plus ambitieux que la musique, parce que ça impliquait de créer une société, d'avoir des employés... J'avais vraiment envie de devenir entrepreneur.

Abordons donc cette création, d'abord sous le statut d'auto-entrepreneur…

Je m'étais endetté avec mes premiers disques, les droits Sacem du dernier m'ont surtout permis de rembourser mes dettes. Mais il me restait un peu d'argent. J'ai sorti un e-book avec ce titre : Comment je me suis lancé avec 250 € ! J'ai fait produire à Marseille 50 tee-shirts dont j'avais dessiné le design. J'ai contacté un graphiste avec qui j'avais déjà travaillé (pour les pochettes de disques par exemple), Crostwo, et lui ai demandé de m'aider à recréer informatiquement les premiers designs. Les 50 tee-shirts se sont vendus et sont devenus 100, puis 300, 1000, 2000... Pendant trois ans, je n'ai pas pris un salaire, je n'ai rien touché, je réinvestissais tout. Pour vivre, je travaillais pour la Ville, comme animateur durant les vacances à la Maison des jeunes, où je faisais aussi de l'aide aux devoirs. J'ai fait une vingtaine de colonies [séjours collectifs de loisirs, Ndlr]. Ensuite, c'est là que tout a vraiment commencé : j'ai récolté tout l'argent des tee-shirts vendus depuis trois ans et investi dans une vraie collection que j'ai faite fabriquer au Maroc.

Quelle différence entre les premiers tee-shirts et « une vraie collection » ?

Avant, j'achetais les tee-shirts tout faits et j'y ajoutais mon design. Une vraie collection, c'est faire le choix des tissus, la création des dossiers techniques, la conception totale du modèle... Pour tout cela, on n'a pas le choix : il faut passer par une usine de fabrication. Je suis donc parti au Maroc pour rencontrer les patrons d'usines.

Était-ce trop coûteux de faire fabriquer en France ?

Ce n'était même pas la peine d'y penser !

Comment cette collection se présentait-elle ?

J’ai pu créer un nouveau style de sweat-shirts très longs, presque jusqu’aux genoux, avant que ce ne soit la mode en France. Je trouvais qu’on s’habillait tous pareil et j’ai voulu créer quelque chose de différent. J’ai misé tout mon argent dessus, sachant que ça pouvait très bien ne pas marcher.

Et alors, comment cela s’est-il passé ?

Après deux ou trois mois, j’ai reçu mes sweats chez moi. J’en ai pris des photos, que j’ai mises en ligne sur le site de la marque et sur Facebook. Ensuite, je suis descendu voir ma mère pendant environ 15 minutes, et quand je suis revenu à mon ordinateur, les ventes avaient explosé. Moi qui vendais 2 à 300 tee-shirts par mois, là, des centaines de pièces avaient été vendues en même pas une heure. J’avais 600 pièces, que j’ai toutes stockées dans ma chambre et le garage de mon père. Ça tombait bien : mes parents étaient partis en vacances, donc ça ne les a pas gênés qu’il y ait des cartons partout. Et quand ils sont revenus, tout était vendu. Deux jours après la première livraison, j’ai rappelé l’usine pour refaire une production, ce que j’ai fait chaque mois pendant cinq mois. Mais il fallait se renouveler et j’ai alors pensé à un concept de marque dans la même lignée : du long et du large. À l’été 2014, j’ai lancé ma première vraie collection avec des gammes élargies : bermudas, tee-shirts, sweats… Là, ça encore plus cartonné et après, c’était lancé. La marque Sinan Hill était née.

Où en êtes-vous aujourd’hui et comment vous définiriez-vous ?

Je me définis avec deux facettes : designer ou créateur de mode et chef d’entreprise. Je me suis installé dans la Zac de Lavalduc, par l’intermédiaire de la pépinière d’entreprises Ouest Provence : ce sont eux qui m’ont permis de disposer de mon premier bureau. Aujourd’hui, j’y ai mon atelier de création, avec le bureau de mon assistante, Charlotte, sur 200 m². Je fais fabriquer mes collections dans quatre pays différents : en France (entre Marseille et Toulon), surtout pour les tee-shirts, et au Maroc, en Tunisie et au Pakistan. Je sors de nouvelles collections tous les deux mois environ. Le site Internet de ma marque compte 400 000 utilisateurs, en France et à l’international. Avant, je travaillais avec des boutiques en France, mais c’était beaucoup d’efforts pour peu de marge, donc j’ai tout centralisé sur ma boutique en ligne. Dès que les collections arrivent, elles partent en réexpédition chez les clients qui les ont précommandées. Je travaille avec énormément de prestataires : pour le site, la comptabilité, les relations presse sur Paris, et j’ai aussi un "sourceur", c’est-à-dire une personne qui suit la production dans chaque pays, trouve les bonnes usines et les bons tissus. En moyenne, je vends un peu moins de 100 000 articles par an. 50% de ma clientèle sont sur Paris, et j’ai aussi énormément de clients en Belgique.

Quels sont vos projets ?

Je souhaite élargir mes gammes. Dès le 25 juin, on a sorti les premiers modèles femmes ; ensuite on va faire les modèles enfants et commencer à pénétrer le marché international, en passant par des boutiques pour la visibilité, en premier lieu en Belgique et en Angleterre.

Sinan Hill n’est pas qu’une marque de street-wear…

Au-delà de la création, il y a le message de la marque : « Créons des ponts entre les hommes ». C’est pour ça que le logo représente un pont. En 2019, c’est important que les gens apprennent à davantage vivre ensemble. Je porte également un deuxième message, à titre personnel, en faveur de l’entrepreneuriat. Je fais des interventions dans des lycées, par exemple à Rimbaud, pour faire comprendre aux jeunes – et d’abord aux jeunes fosséens – que beaucoup de choses sont possibles, alors qu’ils pensent souvent qu’ils n’y arriveront jamais, que c’est trop dur... J’ai envie de briser ce mode de pensée. Je veux inciter les jeunes à entreprendre, quel que soit le domaine, et qu’ils comprennent que c’est possible de réaliser ses rêves.

Retrouvez les collections de Sinan sur son site Internet : www.sinanhill.fr

Pour la Ville de Fos-sur-Mer, propos recueillis par OB.