Nous Vous l'avons résumé dans le Mag du mois de juin, voici l'intégrale de l'interview croisée entre jean Hetsch et Muriel Andrieu-Semmel : 

 

Jean Hetsch : Je vous remercie tout d’abord d’avoir accepté mon invitation. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation où l’on a des industriels qui nous disent faire des efforts, qui ne sont pas toujours aussi réels que cela ; on a parfois des mauvaises surprises : je pense à ceux qui nous ont caché un certain nombre de choses et nous disent ensuite « On ne vous l’avait pas dit, mais on a un problème sur tel ou tel élément… »

 

Muriel Andrieu-Semmel : Oui, à côté des moyennes annuelles, on observe des rejets qui peuvent être importants parfois.

 

JH : L’anticipation nous semble importante pour pouvoir avoir une relation de confiance. Et dans le domaine de la santé, on est un peu dans la même logique : certains avancent des problématiques sanitaires importantes et puis, quand on se tourne vers les autorités compétentes, on nous a dit jusqu’à présent : « Non, ne vous inquiétez pas, il n’y a pas de risque ». Cela fait disons une petite dizaine d’années que l’aspect sanitaire prend un peu le dessus et qu’on se dit : « Il faudrait quand même qu’on ait une vraie connaissance de ce qui se passe ». Une fois que l’on a cette connaissance, on peut avoir des outils et des leviers pour pouvoir faire évoluer des normes, peut-être les durcir ou, je ne sais pas, peut-être interdire certaines implantations… Mais là, on est sur du moyen et du long terme.

 

MA-S : Complètement.

 

JH : Comme pour le registre des cancers, dont vous avez annoncé la création en février dernier, qui est aussi un travail à long terme…

 

MA-S : Tout à fait. Mais déjà, je voulais vous remercier d’avoir proposé cet échange – et c’est très rare qu’on ait l’occasion d’échanger en direct –, c’est pour cela que je l’ai accepté. Je pense que vos préoccupations et celle des citoyens du pourtour de l’étang de Berre sont légitimes. Nous sommes sur une zone particulièrement impactée par les pressions environnementales de différentes natures, on le sait : des pressions industrielles, des pressions liées aux transports, et que tout cela se cumule. Et l’on sait également, ce sont des données mondialement connues que, très souvent, les inégalités sociales et environnementales se cumulent. Nous sommes vraiment dans ce type de cas sur le bassin de l’étang de Berre et je dois dire que cela fait très longtemps, même si cette décision de création d’un registre des cancers est intervenue très récemment, que les institutions sont mobilisées - peut-être pas de la façon dont elles étaient attendues, parfois - sur le territoire de l’étang de Berre, et cela est lié à l’évolution des connaissances. Avec des outils qui ont énormément évolué, et il me semble que là-dessus, il y a souvent un malentendu avec la population sur ce que l’on pouvait faire il y a 10 ans et ce que l’on peut faire aujourd’hui. Les outils et aussi la prise de conscience du poids de l’environnement sur la santé sont très récents. Le ministère de l’Environnement date des années 70, les premières méthodes d’évaluation du risque sanitaire, l’étude Scénarii qu’on a menée, ce sont les années 2000, le guide et les premières études ont été lancées en 2005… Je dirais qu’aujourd’hui, en 2019, on aboutit à des évaluations du risque global sur la zone, sur tout le bassin de vie, et ce type de méthodes, je pense que nous sommes parmi les premiers à les appliquer sur un territoire aussi important et à disposer de résultats qui permettent d’avoir une action corrective. Particulièrement vers les industriels. Sans ces outils, nous ne pouvions pas avoir ces actions correctives. Nous avons besoin de montrer le lien qu’il y a entre la santé et l’environnement et les répercussions d’un certain nombre de polluants sur la santé, pour pouvoir cibler et les polluants problématiques et agir sur les transports et les industries qui les produisent. Donc ceci, vous le voyez, c’est récent : c’est compliqué d’expliquer que l’on en est seulement là aujourd’hui par rapport à la perception que l’on a du rôle que peut jouer l’environnement sur la santé. Mais, pour prendre des décisions à la fois de contrôle, de mise en œuvre de mesures correctrices, nous avons besoin d’éléments chiffrés très précis.

Sur la question de la surveillance de la santé, ce que vous je voulais dire et qui me semble très important, c’est que de la façon dont on structure les choses en France, les Agences régionales de santé sont chargées de mettre en œuvre une politique de santé, à l’adapter à la zone concernée, mais plutôt en matière de déclinaison de l’offre de soins, mais elles ne sont pas chargées de surveiller l’état de santé de la population. Alors que sur le sujet de santé environnementale, nous sommes sur une posture totalement différente, qui est de la prévention à long terme des atteintes de l’environnement sur la santé. Et c’est ce qui nous amène justement à proposer une surveillance locale, qui a déjà démarré depuis 2012 mais qui n’est pas suffisante. C’est l’Observatoire Révéla 13, dont la sortie des résultats pourra enfin se faire cette année et a demandé deux ans supplémentaires de consolidation des données. Mais très clairement, cela a été un travail long et important, à la fois de l’ARS et de l’antenne locale de Santé publique France (la Cire, pour Cellule d'intervention en région), qui a pour mission d’organiser la surveillance de la population, d’arriver à défendre l’intérêt de la mise en place d’un système de surveillance locale de trois cancers aujourd’hui – du rein, de la vessie et les leucémies aiguës. Le fait de faire le choix résolument au niveau local de surveiller au-delà de la surveillance nationale doit être étayé par un certain nombre d’arguments, que l’on a réussi petit à petit à réunir, non seulement avec l’études sur les hospitalisations qu’avait faite la Cire, avec l’étude Scénarii qui montre que, vraiment, il y a encore du travail à faire sur les polluants environnementaux et que l’on est sur un bassin industriel sur lequel il existe une exposition à long terme – j’ai regardé : les premières activités remontent à 200 ans, même si le développement de la zone industrialo-portuaire date des années 70. Nous sommes en train de vivre l’observation de ces zones qui, aujourd’hui, n’est pas incluse dans le système général de surveillance des cancers en France. Les registres généraux des cancers (réseau Francim), il y en a 14, sont situés en France dans différentes régions, mais pas sur des bassins industriels tels que celui de l’étang de Berre. Je pense que cela tient à la prise de conscience récente, en fait, du poids des déterminants environnementaux sur la santé.

 

JH : Je pense que le rôle des associations et des élus a pu peser sur cette prise de conscience…

 

MA-S : Bien sûr, c’est un faisceau d’acteurs. En matière environnementale, tout le monde à sa place pour permettre de faire avancer le sujet, comme nous sommes en train de le faire en un sens aujourd’hui, particulièrement en nous rencontrant. Effectivement, la progression des connaissances et l’amélioration de la prise en compte de ces problématiques se fait par le biais des différents acteurs - même si nous sommes obligés en tant qu’ARS d’avoir un regard d’expert porté sur les études qui sont produites - et même si ces études ne sont pas aux canons de la science épidémiologique normée en France, elles apportent des éléments de connaissance qui permettent, à travers un faisceau d’alertes, de montrer qu’il y a une attention particulière à avoir sur ces territoires.

 

JH : Ce registre local va-t-il concerner tout le département ?

 

MA-S : Ce n’est pas encore décidé. Mais aujourd’hui, l’observatoire Révéla 13 est sur le département, donc il y a de fortes chances que ce registre local des cancers soit départemental. Mais avec la surveillance des cancers étendue à d’autres types de cancers qui ont été mis en évidence dans les différentes études.

 

Votre Mensuel : Vous avez parlé de 95% des cancers…

 

MA-S : Oui, c’est ce que l’on appelle le taux d’exhaustivité du registre.

 

JH : L’intérêt d’un tel travail, me semble-t-il, c’est de pouvoir l’évaluer par rapport à d’autres régions, qui ont les mêmes caractéristiques ou des caractéristiques totalement opposées. Pour mettre en avant, ou pas, des prévalences liées à tel(s) type(s) d’industrie, aux transports…

 

MA-S : De comparer, bien-sûr. Je pense qu’il est intéressant que le réseau de surveillance des cancers en France intègre des zones avec différents types de déterminants et le département des Bouches-du-Rhône apporte des connaissances différentes des autres départements français qui ont des registres sur leur territoire. Pour moi, c’est un élargissement de la connaissance de l’état de santé de la population. On va avoir une photo de l’état de santé et en particulier des données précises et objectives sur l’incidence des différents cancers sur cette zone. On n’aura pas le lien de cause à effet.

 

JH : C’est malheureusement l’aspect le plus compliqué à obtenir…

 

MA-S : Cela n’empêche pas de travailler en parallèle avec d’autres méthodes. Le registre, c’est un des éléments de connaissance de cette zone, mais cela ne doit pas obérer les autres types de connaissances, qui permettent justement, de par la réunion de tous ces éléments, de mettre quand même en évidence un faisceau d’informations qui montrent que les risques sur cette zone sont liés à la pollution environnementale que l’on peut observer. On connaît le lien entre certains polluants environnementaux et la santé. Au-delà, savoir dans quelle mesure cela affecte l’état de santé, c’est compliqué à dire… Mais le rôle d’une ARS, c’est de pouvoir adapter son offre de soins et les mesures de prévention, puisque l’on intervient – c’est assez récent – dans la prévention des risques environnementaux auprès des industriels. Ce registre local permettra de savoir si l’on a un état de santé qui est propre à cette zone ou si l’on est finalement dans des résultats comparables à d’autres zones. Nous travaillons pour demain, pour la santé à venir, la santé d’aujourd’hui étant liée à des expositions passées. Mais je voulais dire que l’ARS ne peut pas monter seule une initiative comme ce registre. Moi, j’ai été attentive aussi à votre demande d’interview parce que j’ai pu lire vos positionnements, qui sont très constructifs et qui montrent que les collectivités, les responsables politiques s’intéressent au sujet et souhaitent contribuer à la mobilisation sur ce territoire autour de ces questions. Il me semble que c’est vraiment quelque chose d’indispensable. Là, il y a une réponse de l’ARS à votre interpellation du 20 mars de l’année dernière, déjà, pour demander la création d’un registre. Nous vous avions dit : « Nous vous répondrons » et nous avons écrit un courrier à la ministre des solidarités et de la santé de façon à l’interpeller sur la façon dont elle peut nous accompagner dans la mise en place de ce registre local qui, pour nous, devenait incontournable au vu de l’ensemble des données du territoire. Nous avons aussi saisi Santé publique France pour un accompagnement méthodologique sur le cahier des charges de ce que pourrait être l’élargissement de ce registre à d’autres cancers : quels cancers, quel personnel nécessaire, quels financements pour ce registre départemental ? Nous devrions avoir une réponse début juin, avec des propositions de scénarii. L’Agence ne peut pas être seule dans cette entreprise, il faut vraiment qu’il y ait une réunion d’acteurs.

 

JH : Vous pensez à quels acteurs ?

 

MA-S : Les collectivités, sur l’aspect financier mais également décisionnel.

 

JH : Sachez que, si besoin est, je peux m’associer à un comité de pilotage, en qualité de maire de Fos-sur-Mer, parce que ça me semble vraiment important. Mais peut-être que le maire de Martigues, celui de Berre, Vitrolles… pourraient aussi être autour de la table.

 

MA-S : Je l’entends, c’est noté. De toute façon, nous mettrons en place un comité de pilotage élargi, en particulier aux collectivités concernées. Nous sommes vraiment sur un dispositif au long cours. Il ne faut pas qu’il y ait de précipitation en la matière. Il faut prendre le temps d’évaluer les moyens dont nous disposons pour mettre en place ce type de dispositif.

 

JH : Pour avoir après un outil fiable et qui fonctionne…

 

MA-S : Il me semble que, compte tenu de l’ensemble des travaux en cours, un rendez-vous en septembre me paraît quelque chose de raisonnable en termes d’organisation pour la restitution de ces éléments, qui pourrait associer justement les différentes parties, dont les collectivités.

 

JH : Est-ce que vous avez déjà une idée de ce que ce registre local peut représenter, en termes de budget ?

 

MA-S : On tourne autour du million d’euros annuel. C’est un chiffre qui nous a été donné par Santé publique France, avec environ 10 personnes qui travaillent sur le registre.

 

Votre Mensuel : Monsieur le maire, vous manifestez un engagement fort en faveur de la santé publique. Pour autant, vous travaillez avec les industriels et semblez voir dans la transition écologique une opportunité non seulement environnementale, mais aussi économique, sociale et scientifique. Pouvez-vous développer cette vision d’avenir ?

 

JH : Il faut partir du principe qu’une industrie doit évoluer. On ne peut pas rester sur des schémas qu’on a connus au début du siècle en produisant sans regarder ce qui se passe à côté. Donc il faut effectivement que chaque entreprise puisse à la fois utiliser les process les plus efficients et les moins polluants, mais aussi que des solutions émergent d’une filière verte, pour capter les rejets et les réintégrer dans un processus de consommation. Je pense à Jupiter 1000, projet de recyclage du CO2 pour en faire du gaz vert, ou à Vasco 2, projet de développement de biocarburant à partir d’algues qui croissent grâce au CO2. C’est un pas vers la réduction. La transition énergétique passe par l’évitement d’un certain nombre de rejets. Il faut de la recherche et du développement, mais on a aussi parfois des moyens très simples, au niveau technique, de captation, ou par exemple d’utilisation de la chaleur qu’une entreprise laisse s’échapper dans l’atmosphère par une autre qui va pouvoir l’utiliser – principe de l’économie circulaire. C’est tout un ensemble que j’entrevois. On travaille beaucoup avec la plateforme d’innovation Piicto justement sur ce type de projets.

 

MA-S : Je sais que la zone de Lacq [dans les Pyrénées-Atlantiques] est également en pleine reconversion industrielle, je pense que c’est assez inévitable. Le type d’industries que l’on devrait promouvoir sur les zones où il y a un cumul d’émissions, ce sont des industries propres ou en tous cas favoriser l’investissement dans des process de dépollution innovants plus ambitieux.

JH : Tout à fait. Et non pas que ça se fasse au simple niveau français, au simple niveau européen, mais que ça se fasse à une échelle beaucoup plus large, parce que le dumping environnemental peut contrebalancer tous les efforts qu’on fait…

 

MA-S : Oui, mais en même temps, nous sommes quand même dans des zones très impactées. Je le répète mais nous sommes en pré-contentieux européen… Au niveau de tout ce qui est rejet dans l’air, je pense qu’il y a des progrès à faire encore aujourd’hui, même si on en a déjà beaucoup fait.

 

Votre Mensuel : Quid des particules ultrafines ? Grâce à AtmoSud Marseille et l’Institut écocitoyen pour la connaissance des pollutions (IECP) de Fos, nous possédons à l’échelle métropolitaine un dispositif d’étude et de connaissance unique au monde. Comment les structures de santé pourraient-elles contribuer à accélérer l’édiction d’une norme, inexistante aujourd’hui, qui aurait du sens sur le plan sanitaire ?

 

MA-S : Les particules ultrafines sont un véritable enjeu de santé publique. Nous avons les chiffres de Santé publique France qui sont sortis avec 48 000 décès anticipés par an pour les particules fines. Mais les ultrafines sont un sujet de recherche pour lequel nous n’avons pas encore de modèle qui permette de chiffrer les impacts sanitaires. En France, Nous sommes quand même sur des niveaux de 100 milliards d’euros de coût par an liés à l’impact de la pollution par les particules fines, c’est le rapport du Sénat de 2015. L’ARS a aussi ce souci de travailler en amont, évidemment, plutôt que d’être sur les impacts en termes de coûts sanitaires de prise en charge des soins sur ces zones-là, pour éviter que les pollutions n’affectent la santé des personnes. Pour la société, cela représente un coût économique conséquent. Les Agences peuvent faire remonter des signaux. L’Institut écocitoyen complète de façon beaucoup plus fine les connaissances sur l’état local de la situation ; AtmoSud fait aussi des études sur les particules ultrafines. C’est une bonne chose que l’on ait des acteurs locaux qui améliorent la connaissance et qui sont tout le temps sur le terrain, c’est vraiment indispensable. Les critères de la surveillance nationale en matière de qualité de l’air aujourd’hui ont été revus, l’Anses [Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail, NDLR] a publié un avis en juin l’année dernière qui demandait justement à ce que les normes soient élargies à d’autres types de polluants et que les particules ultrafines soient surveillées. On sait aujourd’hui qu’elles pénètrent dans le cerveau, elles passent également la barrière placentaire…

 

Votre Mensuel : Donc, à votre niveau, vous pouvez faire remonter à votre autorité de tutelle, le ministère de la Santé…

 

MA-S : Tout à fait. C’est déjà remonté et ressorti sous forme d’une recommandations de l’Agence régionale de santé. Cela nous est déjà arrivé, dans le passé, d’observer que certaines substances avaient une valeur toxicologique de référence trop ancienne - cela a été le cas notamment sur Lavéra - et de demander au niveau national à ce que soit revue la littérature et qu’on élabore une valeur qui soit plus en accord avec les standards actuels. Donc oui, l’ARS peut avoir un rôle là-dedans, tout à fait, et le joue comme elle peut.

 

Votre Mensuel : Même question pour l’« effet cocktail », le cumul des pollutions, qui n’est pas pris en compte, chacun des polluants étant mesuré individuellement et son volume d’émission comparé aux seules normes réglementaires du polluant en question. Là encore, grâce à l’IECP, nous connaissons la composition dudit cocktail…

 

MA-S : Nous nous devons d’avoir, administrativement, un traitement équitable de tous les territoires. Nous avons des méthodes nationales élaborées pour cela, issues de la recherche, des valeurs toxicologiques de référence, tous les scénarii d’exposition que l’on utilise pour évaluer le risque pour les populations, ce sont des données qui sont calées au niveau national et international. Sur les mélanges, la seule chose qu’on peut faire aujourd’hui, c’est dans le cadre des méthodes administratives classiques, qui sont appliquées à tous les dossiers de demandes d’autorisation ou d’extension, ou d’évaluation d’une zone - je rappelle que toutes les évaluations qui ont été faites ne sont pas du tout obligatoires au niveau réglementaire, vous savez que c’est une initiative locale de faire et de financer ces évaluations, les évaluations Scénarii et les modélisations de la dispersion des polluants, ne sont pas du tout prévues par la loi. Or l’on se rend bien compte que, sur ces territoires, on a besoin d’avoir une approche globale. On ne connaît pas les effets des cocktails, c’est très compliqué, cela va dépendre d’un tas de paramètres - je ne suis pas spécialiste de la chimie de l’air et je ne vais pas me lancer dans un exposé, Philippe Chamaret [directeur de l’IECP, NDLR] le ferait bien mieux que moi. Je sais qu’il y a une personne qui travaille à la faculté de Saint-Jérôme sur l’effet de ces cocktails de polluants [Sylvia Pietri, CNRS], sur des rats, donc nous sommes attentifs à ces recherches. Ce n’est pas exclu que j’aille voir son laboratoire. Je sais aussi que l’école des hautes études de la santé publique (EHESP) travaille sur ce type de mélanges. Je pense qu’il faut continuer à travailler, qu’il faut financer de la recherche - ce ne sont pas vraiment les ARS qui ont la clé, les financements sont plutôt à la Région ou au niveau national -, c’est indispensable : on n’en sait pas assez sur les cocktails. Dans la dernière loi de santé publique qui date maintenant de 2016, il y a un concept qui a été vraiment gravé dans l’approche de santé publique, qui s’appelle l’exposome, la résultante des expositions qu’on peut avoir tout au long de sa vie. C’est quand même une approche assez différente de celle que l’on avait jusqu’à présent et ça, c’est pareil, cela fait beaucoup progresser la façon dont on aborde les problèmes de santé sur des territoires comme celui-ci. Il me semble qu’aujourd’hui, il y a une vraie  reconnaissance et une plus grande maturité dans la compréhension du sujet santé-environnement, de l’impact des déterminants environnementaux sur la santé. Et même si les chiffres sur la part d’influence de l’environnement sur notre santé sont encore relativement faibles - on est à des impacts qui varient, selon la littérature, de 4 à 8% dans les causes de cancers – l’on sait très bien aujourd’hui, de par la progression de la connaissance et de l’existence des effets cocktails, l’étude des effets des perturbateurs endocriniens, que l’environnement est bien souvent un co-facteur d’apparition de pathologies, que l’on pouvait attribuer à d’autres facteurs. Je pense notamment au diabète, que l’on ciblait essentiellement sur l’alimentation et pour lequel on est maintenant sur d’autres approches. Mais je ne peux pas répondre à l’effet cocktail sur la santé parce que c’est vraiment quelque chose d’extrêmement compliqué.

 

Votre Mensuel : On peut dire qu’il faut poursuivre la recherche, qu’on avance mais que ça prendra du temps…

 

MA-S : En tout cas, c’est sous les projecteurs des agences nationales. Il y a des programmes nationaux de recherche qui financent régulièrement la recherche, notamment sur les effets cocktails. Et il va y avoir une restitution de l’Anses, me semble-t-il en juillet [8 juillet 2019], des derniers travaux relatifs aux effets des perturbateurs endocriniens.

 

JH : Moi, il y a une autre question que je me pose : lorsqu’on discute avec les industriels, individuellement, chacun dit : “Moi, pas de problème, je suis en dessous des seuils de 30 ou 35”. Mais quand on a dix industriels qui sont “en dessous de 30”, ça fait plus que 30 ! Donc comment peut-on faire évoluer cette situation, parce qu’on serait potentiellement dans un dépassement permanent avec ce cumul ?

 

MA-S : L’outil qui a été développé par AtmoSud, Scenarii, est à la disposition de tous les acteurs, y compris des collectivités. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, c’est un modèle que l’on peut faire tourner et actualiser, pour évaluer justement l’effet du cumul des polluants et cibler les polluants à réduire. Donc là, on en a 4 : le benzène, le 1,2-dichloroéthane, le 1,3-butadiène et les particules diesel, qui sont vraiment dans le focus des réductions à mettre en place, et ce modèle permet d’approcher le cumul des pollutions. Mais il faut aller plus loin : vous parliez de particules ultrafines, ce n’est pas encore ça… Mais je pense qu’il y a un besoin, on le voit, d’une gestion coordonnée de ces zones. Aujourd’hui, la réglementation se fait, comme vous le dites très bien, individuellement, industrie par industrie. Je crois que l’on ne peut plus procéder ainsi. La santé a énormément plaidé pour avoir des approches globales, des états initiaux des zones de ce type, et a donc été tout à fait favorable au financement de ce type d’études globales, des « études de zones » [du type de Scenarii]. Qui je pense apportent pas mal d’informations y compris sur d’autres expositions environnementales. Nous avons vu ressortir les questions des transports qui n’étaient pas du tout, au départ, la cible de nos recherches. Ce sont les deux secteurs sur lesquels il faut agir. Cela va de pair.

 

JH : Et si l’on axe essentiellement les transports sur les camions, les implications ne sont pas les mêmes que si l’on développe…

 

MA-S : … le ferroutage…

 

JH : Voilà. Mais là, on dépasse le champ de l’ARS pour rentrer dans le domaine de l’aménagement du territoire et des erreurs qui ont été faites à une certaine époque et qui sont, aujourd’hui, difficiles à rattraper. Aujourd’hui, tout le système du fret est à revoir.

 

Votre Mensuel : Concernant l’élimination des déchets, il faudrait davantage de tri et de revalorisation, de méthanisation, de compost. Or Marseille et la Métropole ne semblent pas en prendre le chemin, privilégiant l’incinération, source supplémentaire de pollution. Qu’en pense l’ARS ?

 

MA-S : Moi, je pense que je n’ai pas à m’exprimer en tant qu’ARS sur les choix politiques qui ont été faits. Ce que je peux dire, c’est que chez moi, je trie (rires). On est dans une logique, en matière de  santé environnementale, de réduction à la source des polluants, donc le tri contribue, il faut que l’on s’y mette tous !

 

JH : L’incinérateur est aujourd’hui dans un schéma régional, le Plan régional des déchets, que la Ville de Fos a attaqué, parce qu’il se repose beaucoup sur l’augmentation de l’incinération.

 

MA-S : Je pense que l’on a besoin de certains équipements, aujourd’hui, quel que soit le territoire. Le problème, c’est où les positionner. Et effectivement, il faut avoir le souci constant des populations. Moi, je pense que sur des zones où l’on a des pressions environnementales fortes, il faut s’attacher à réduire les principaux émetteurs. C’est important.

 

JH : Ca tombe sous le coup de l’évidence.

 

MA-S : Je voulais pour conclure parler de l’importance de ce qui est en train de se passer sur votre territoire, qui est une démarche assez nouvelle, de consultation sur l’ensemble de l’étang de Berre, le projet  « REPONSES ». C’est vrai que chaque acteur prend l’initiative, apporte des données localement, et en même temps je pense qu’il est nécessaire que l’on ait un lieu commun de discussion de l’ensemble de ces données, de restitution à la population, que l’information passe vraiment partout et qu’on puisse, collectivement, décider avec les différentes parties prenantes, des actions qui doivent être conduites et qui sont prioritaires. La question que vous m’avez posée, concernant ce registre local des cancers, vous avez vu que cela nécessite des moyens conséquents. C’est certain que l’on ne peut pas s’investir dans ce type de travaux, les moyens de l’Etat ne sont pas extensibles, financièrement, et il donc faut opérer des choix sur les sujets vers lesquels les moyens de l’Etat vont être orientés. Clairement, là, il y a ce registre local, qui va être pour nous l’action majeure sur ce territoire. L’ambition de la consultation dans le cadre du projet « REPONSES » , à laquelle l’Agence participe, c’est de créer à nouveau une étape de discussion ouverte à tous. Je voulais souligner cette initiative de consultation qui est importante pour nous. Ce sera une réponse apportée, j’espère que ce ne sera pas une démarche vaine !

 

JH : Nous sommes également partie prenante dans cette initiative ; c’est Marion Jolivet, notre responsable Risques majeurs, qui suit cela de très près. C’est une initiative novatrice. Ça fait longtemps qu’on réclame que tout le monde soit autour d’une table. On verra si ça va au bout des espoirs que l’on peut fonder.