« La manipulation des esprits touche toutes les strates de notre société, constate Nicolas Féraud, adjoint délégué à la Médiation, la Prévention et la Sécurité, en introduction de la soirée Théâtre-débat du 22 juin dernier au Théâtre de Fos. Face au brouhaha et au tumulte, il faut avoir du recul pour comprendre et analyser l'information, être critique, accepter l'avis des autres et enfin se forger le sien, c'est une émancipation. » Voilà les termes du débat posés. La pièce de théâtre Vague à larmes, en tournée depuis cinq ans dans toute la France, va renforcer le propos : « Leïla, 17 ans, apprend que son petit ami a été arrêté à la frontière turque, alors qu'il partait rejoindre les hommes de Daech. Elle n’avait rien soupçonné, pas plus que sa sœur Sarah (19 ans) avec qui elle vit. Leïla affirme que jamais elle-même ne pourrait être manipulée. Sarah relève le défi dans l’anonymat d’Internet. Leïla plonge sans questionnement dans la cause imaginée par sa sœur (une association armée pour la défense des animaux). En parallèle, on suit les émotions primaires de Leïla, incarnées par des comédiens : colère, tristesse, peur et joie. Elles travaillent pendant tout la pièce à leur réconciliation, afin d'augmenter l'estime en elle de Leïla et lui permettre de reculer face à la violence dans laquelle elle allait s'engager. »

Tyrannie du groupe et désir de reconnaissance

Un propos fort et percutant, servi par une mise en scène moderne utilisant la vidéo, la musique et le rap : le CLSPD et sa coordinatrice, Mylène Reginato, ne se sont pas trompés en choisissant de présenter ce spectacle et la salle applaudit chaleureusement la compagnie Six pieds sur terre pour sa pièce coup-de-poing. Place à présent au débat, alimenté par des professionnels de la Protection judiciaire de la jeunesse, un psychologue clinicien de l'Espace santé jeunes, un consultant spécialiste en ruptures sociales, ainsi que par les comédiens et la metteuse en scène et autrice, Myriam Zwingel. Dans le public, 64 personnes exactement, adolescents, adultes et seniors mêlés. Les échanges se nouent entre professionnels et spectateurs, qui livrent leur témoignage. Tel cet adolescent qui avoue s'être parfois « énervé » sur les réseaux sociaux, suivant son propre mot, et l'avoir ensuite regretté : « Il faut faire attention et réfléchir avant à ses actes et à ses paroles, qui peuvent blesser des gens qui n'ont absolument rien fait ! » Une salve d'applaudissements salue son intervention. C'est en l'occurrence sa colère qui lui a dicté des propos excessifs, un sentiment utilisé pour manipuler les esprits : « Ils commencent par susciter la peur puis la colère, éclaire le psychologue, Marc Krawczyk. Enfin, les manipulateurs mobilisent la haine, de soi ou des autres, sentiment très puissant, pour pousser au passage à l'acte. » Il mentionne aussi la fragilité de certains qui peut les conduire à succomber à la manipulation, soumis à la tyrannie du groupe sur l'individu, éperdus de désir de reconnaissance...

Tous manipulés

Face à ce type de situation, que doivent faire les parents ? « S'intéresser à ce que font les jeunes sur les réseaux, leur poser des questions, en parler avec eux », propose un spectateur. « On ne donne pas assez la parole aux jeunes, on ne leur demande pas leur avis », regrette un conseiller de la Mission locale. « Le rôle des parents et des professeurs est d'éveiller à l'esprit critique », intervient Mariama Kouloubaly-Abello, à la fois élue déléguée à la Jeunesse et maman. « Mais il n'y a pas que les jeunes qui se font manipuler, nous le sommes tous ! » Cette dernière affirmation recueille le consensus général : « La publicité nous manipule. Les parents manipulent leurs enfants... Donc ce n'est pas la manipulation le problème, c'est à quel moment elle devient dangereuse. » La fin du débat est particulièrement passionnante, en ce qu'elle ouvre de pistes de réflexions sur le concept même de radicalisation. « Nous vivons actuellement une séquence électorale dans laquelle des gens ont voté pour un parti radical ; il faut lutter aussi contre cette radicalisation "brune" », estime Vincent Massari, responsable de l'Unité éducative en milieu ouvert de la Protection judiciaire de la jeunesse de Martigues. Farid Saidane, le spécialiste des ruptures sociales de l'association Les Militants des savoirs, commence par creuser le même sillon : « Quand on parle de radicalisation, tout le monde comprend qu'il s'agit de radicalisation islamiste, mais ce n'est pas la seule. » Il nuance enfin la caractère nécessaire de la lutte contre la radicalisation, suivant le sujet qu'elle concerne : « La radicalité peut amener des choses positives, comme elle l'a fait dans l'histoire par exemple dans le cadre de la lutte pour les droits des femmes ou des peuples colonisés. » Comme souvent, le sujet est donc bien plus complexe qu'il ne l'apparaît au premier abord ! C'est tout le mérite de cette soirée de l'avoir en tout cas mis en lumière.