Le programme, très dense, comprenait des exposés de spécialistes d’histoire, géographie, sociologie, une table ronde réunissant des acteurs impliqués dans cette thématique, ainsi que le témoignage exceptionnel du sénateur italien Felice Casson, ancien procureur ayant instruit le fameux « procès pétrochimique », soldé par la condamnation pénale du plus grand groupe chimique d’Europe de l’époque, jugé responsable de la mort de 150 ouvriers par maladie professionnelle.

Cette journée d’étude avait pour objectif de mettre en regard deux territoires industriels, Fos-sur-Mer et Mestre / Porto Marghera en Italie, leurs similitudes et dissemblances, mais également les perspectives qui s'y dessinent pour une meilleure cohabitation entre ville et industrie.

Organisée dans le cadre du programme « La Recherche et la Cité » du laboratoire Telemme (AMU-CNRS), cette manifestation était aussi portée par le laboratoire G-Eau de l'Institut de recherche en sciences et techniques pour l'environnement et l'agriculture (Irstea) et l'Institut écocitoyen pour la connaissance des pollutions de Fos-sur-Mer.

Elle a commencé dès 9h du matin, par une visite en bus de la Zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer, commentée par Véronique Granier, chargée de communication à l’Institut écocitoyen, et Daniel Moutet, président de l’Association pour la défense et la protection du littoral du golfe de Fos (ADPLGF).

À partir de 15h, place aux différentes interventions de spécialistes, devant un public d’une soixantaine de personnes. Xavier Daumalin, directeur du laboratoire interdisciplinaire Telemme et professeur d’histoire contemporaine, s’est livré à un exposé circonstancié sur l’histoire des mobilisations d’habitants contre les pollutions, remontant jusqu’en 1809, avec la création à Fos d’une usine fabricant de la soude, puis vers 1850 d’une usine de cuivre, deux des industries les plus polluantes de la première moitié du XIXe siècle. À l’époque, les habitants de Saint-Mitre avaient organisé une véritable révolte contre ces installations, menant jusqu’à de violents affrontements avec les gendarmes ! Anne Cadoret, maître de conférences en géographie, s’est penchée sur le système conflictuel sur les bassins ouest du Grand Port maritime de Marseille-Fos, le décomposant en trois grandes motivations : défendre la biodiversité et des écosystèmes spécifiques, se protéger de la pollution, des risques industriels et des nuisances, et enfin préserver l’accès aux lieux. Lui a succédé Christelle Gramaglia, chargée de recherche en sociologie, qui a noté le sentiment de dépossession ressenti par les habitants « quand le familier devient une source de danger potentiel ».

Une table ronde a suivi, durant laquelle Daniel Moutet a retracé les combats menés par l’ADPLGF, d’abord contre le terminal méthanier du Cavaou puis contre l’incinérateur de Marseille, avec un bilan mitigé : « Nous avons gagné en justice mais l’installation s’est faite quand même, a-t-il rappelé. Néanmoins, nous avons obtenu de nombreuses améliorations, notamment un bail renouvelable de 12 ans pour l’utilisation de la plage, des cuves moins hautes, la création d’un pont de secours (le « pont bleu ») et, pour l’incinérateur, la pose de filtres beaucoup plus efficaces que ce qui était prévu, l’ajout d’une dose de méthanisation… » L’intervenant suivant, Jean-Philippe Murru, représentant coopération CGT–CHSCT Golfe de Fos, a insisté sur le tournant de la fin 1996, quand l’ouverture du capital de l’industrie française aux actionnaires internationaux a coïncidé avec un quasi arrêt de la prévention de la pollution : « Guidés par le profit, ils n’ont plus fait d’investissements pour des raisons financières ». Philippe Chamaret, directeur de l’Institut écocitoyen, a abordé la problématique des particules ultrafines, dont la mesure n’est pas obligatoire bien que le phénomène soit des plus inquiétants : l’Institut a relevé des concentrations dans le quartier des Carabins aussi élevées que celles qu’on observe dans un tunnel autoroutier ! « Il est nécessaire de posséder des connaissances précises pour peser sur les décisions dans des territoires technologiques comme le nôtre », a-t-il conclu, ce qui est justement la raison d’être de l’Institut. Enfin le docteur Philippe Lemerer, généraliste à Istres, médecin investigateur de l’étude de biomonitoring humain Index, menée par l’Institut, a déploré qu’on ne dispose pas de statistiques par exemple pour le taux de cancer des habitants de la zone : « C’est pour cela que la démarche de l’Institut écocitoyen m’intéresse, on progresse ! ».

La journée d’étude s’est achevée par la conférence du sénateur italien Felice Casson, introduite par Jean Hetsch, Premier adjoint représentant le maire, empêché. Il lui a souhaité la bienvenue à Fos et a rappelé : « Il y a maintenant plus de 12 ans, Fos-sur-Mer et Venise ont commencé à travailler ensemble sur des sujets d’envergure tels que le développement durable des zones Seveso, la participation des citoyens dans l’urgence, ou encore la prévention des risques industriels. Ce partenariat s’est poursuivi jusqu’à 2010. (…) Fort heureusement les mentalités évoluent, le discours change. Le temps du tout industriel, à n'importe quel prix, voire au mépris de la santé est remplacé par la volonté d'un mieux industriel qui allie nécessaire développement économique et emploi au respect des populations riveraines. C’est pourquoi nous attachons tant d’importance à la connaissance, qui nourrit nos décisions et guide les améliorations à porter aux process industriels, aux dispositifs de transport et, plus généralement, au fonctionnement général de nos sociétés. La relation de la ville de Fos à son industrie est une relation de responsabilité, de vérité factuelle, fondée sur le dialogue, et parfois même la discussion âpre. Mais c’est toujours dans un but d’amélioration, de mieux-disant citoyen»

Felice Casson, ancien procureur de Venise, a raconté comment il a réussi à faire condamner en 2006 le géant de la chimie Montedison et ses principaux dirigeants, pour avoir causé la mort de 150 ouvriers, contaminés par le chlorure de vinyle monomère engendrant – entre autres - des cancers du foie. Il avait été alerté par un ouvrier autodidacte, venu le trouver dans son bureau du parquet de Venise en 1994, qui dénonçait les faits « depuis 10 ou 15 ans » mais que personne n’avait jamais cru. Comme dans le dossier de l'amiante, la dangerosité de cette substance était connue mais un « pacte secret » des industriels du secteur, à l'échelle mondiale, avait maintenu le silence pour protéger les profits... Le groupe industriel sévissait à Porto Marghera, complexe pétrochimique situé près de Venise, très comparable à la Zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer. « Un jour, dans une réunion publique, un ouvrier m’a interpellé, a-t-il ajouté : "J’ai une femme et deux enfants, je préfère risquer un cancer dans 20 ou 30 ans que perdre mon emploi aujourd’hui…" Quand on en arrive là, c’est que la politique a complètement échoué. C’est par les lois qu’on doit s’occuper de ces problématiques. Les politiques doivent démontrer leur autonomie vis-à-vis des industriels. » C’est par cette passionnante conférence que s’est achevée cette journée d’étude-marathon, très riche et instructive, à 20h passées.

 

Exposition photographique
Oxymore, « un regard sur ce qu'on ne voit plus »

Le photographe Michel Serra illustre à travers une trentaine de clichés saisissants tout le paradoxe fosséen : le quotidien des habitants à proximité d'installations industrielles gigantesques.
Salle d'exposition du Centre culturel Marcel-Pagnol jusqu'au 11 décembre. Entrée libre.